Vendredi 27 mai 2005 5 27 /05 /Mai /2005 00:00

 Penser plus loin que nos propres frontières, par Patrice Chéreau


Je me sens profondément européen. Je suis européen. Peut-être ai-je même parfois touché du doigt un petit morceau de cette Europe ; je l'ai vue en y jouant des spectacles, d'Edimbourg à Belgrade ou Copenhague, en y distribuant mes films ou en les tournant, en Angleterre ou au Portugal.

Et j'ai vu, l'an dernier en avril à Varsovie, l'immense joie des Polonais à l'idée de réintégrer enfin la Communauté européenne, une Europe qui n'était plus divisée ­ c'était bien une communauté culturelle qu'ils avaient le sentiment d'intégrer, ce jour-là. En rentrant à Paris, j'ai vu qu'il n'y avait aucune fête, chez nous, pour célébrer cet élargissement ni le retour au sein de l'Europe de ceux qui sortaient de cinquante ans de dictature. Ce jour-là, je me suis dit ­ comme aujourd'hui, en découvrant que la Grèce a ratifié le traité il y a trois semaines et que personne n'en parle ­ que nous étions peut-être, en France, des enfants gâtés.

Que nous ne voyions plus ce que nous avons dans les mains et que nous sommes pourtant en train de construire ; que nous pensions bien peu aux autres peuples d'Europe, pour qui il est si important de fabriquer cet ensemble inédit de pays qui se sont associés librement, qui veulent aller plus loin et faire mieux fonctionner cette construction européenne en lui donnant des règles et un sens.

Bien sûr, je comprends l'impression douloureuse, irréelle, que peut donner le fait de défendre un traité, à terme une Constitution, qui ne peut calmer aucun désespoir dans l'immédiat, mais qui sera un jour une règle commune qui bouleversera la donne pour les vingt, trente années à venir ­ jusqu'à la prochaine révision, c'est, déjà, la cinquième réécriture du traité de Rome ­, pour un meilleur fonctionnement et beaucoup plus de démocratie.

Une règle que les autres pays, d'autres continents, attendent de nous pour qu'en fonctionnant mieux nous les aidions à notre tour.

Ce traité ne peut pas être une réponse immédiate au chômage, à la douleur. Mais n'y a-t-il pas de la démagogie à s'appuyer sur le désespoir de ceux qui veulent des réponses immédiates ? Pourquoi demander à cette Constitution ce qu'on ne demande pas à la Constitution française ?

Démagogie de promettre que les solutions viendraient avec la victoire du non. Démagogie de laisser croire qu'une Constitution pourrait régler des problèmes particuliers quand la vocation de toute Constitution est de déterminer une forme de gouvernement et non son orientation politique. Démagogie de dire que le texte est dur à lire, ou trop compliqué : bien sûr qu'il est compliqué, on n'est pas en train de réécrire la Constitution américaine, on tente de mettre d'accord 25 Constitutions, 25 cultures, et autant de démocraties !

Nous ne construisons pas l'Europe pour défendre telle ou telle majorité politique dans notre pays, nous la voulons pour les majorités à venir, celles qui vont changer, par le biais de l'alternance dans chaque pays. Les règles que nous allons instituer avec ce traité ne peuvent être ni de droite ni de gauche : elles nous obligent à penser un peu plus loin que nos calculs politiques français, à regarder un peu plus loin que nos propres frontières. Un peu plus loin que le temps qu'il faut à un homme pour vivre. Est-ce qu'on pense que des guerres n'auront plus jamais lieu en Europe ?

A-t-on oublié qu'il y a soixante ans nous étions encore en guerre avec nos voisins ? Pense-t-on que cette paix que nous vivons est un acquis définitif, intangible ? N'a-t-on pas vu, en regardant l'ex-Yougoslavie, que tout pouvait recommencer ? Se souvient-on encore qu'avant 1945 l'Europe n'était qu'ambitions territoriales, déchirements et boucheries ?

Est-ce qu'on croit encore que la France est suffisamment forte, ou qu'elle rayonne assez, pour se débrouiller seule ? Pense-t-on que la diversité culturelle, pour ne prendre qu'un exemple, est mieux protégée si elle ne s'exerce que dans un seul pays, le nôtre, pour la simple raison qu'il serait le meilleur ? Est-on si heureux du traité de Nice qu'on ne veuille surtout pas le changer ? Croit-on que les 24 pays qui sont avec nous dans cette aventure n'attendent qu'un geste de notre part pour oser enfin réclamer la Constitution vraiment socialiste dont ils rêvent tous ? Exige-t-on de la Constitution française qu'elle nous garantisse éternellement une majorité de gauche ?

Dire oui, c'est donner à une utopie les moyens de devenir concrète, à un projet commun d'incarner l'avenir. C'est dire oui à ce qui est défini pour la première fois dans ce texte : la dignité humaine, la démocratie, l'égalité, le respect des droits de l'homme et des minorités, la tolérance, l'égalité entre les hommes et les femmes, l'égalité de salaire, entre autres, la justice, la solidarité. Et le refus des discriminations pour des raisons de race, d'origine, de religion ou d'orientation sexuelle, le droit à une protection contre le licenciement abusif, le droit de grève, le droit d'accès à une sécurité sociale, le droit à l'éducation gratuite, la reconnaissance et l'affirmation du rôle des services publics. Est-ce "rien" que tout cela ?

Va-t-on enfin arriver à faire confiance à l'avenir, aux êtres qui vivent et travaillent en Europe, comprendre que notre Vieux Continent est lancé dans une aventure toute neuve ­ cinquante ans, ce n'est rien ­, une invention politique, un espoir : 25 pays engagent l'avenir librement, consentant librement à des abandons de souveraineté. Peut-être est-ce ça, justement, qui dérange encore ?

N'y a-t-il pas, au fond, une profonde difficulté ­ difficulté très française, quand même ­ à se projeter dans l'avenir ? A se penser aujourd'hui comme partie d'un tout plus grand que nous, d'un projet qui va au-delà de nos frontières, au-delà de notre nostalgie nationale ? N'y a-t-il pas, dans tout cela, des relents de souverainisme ? Ce"non de gauche" ne vient-il pas aussi du fait qu'on croit toujours à la supériorité de la France, à notre capacité innée à gagner les autres pays à nos splendides idées de gauche sans même avoir besoin de convaincre, et qu'il nous suffirait de les énoncer pour que les peuples du monde les adoptent et s'avouent vaincus ?

"Contestataire" ou non, une fois dans l'urne, chaque voix comptera. Souvenons-nous du 21 avril 2002. Alors parlons crûment : le 29 mai, au nom du souverainisme, veut-on tuer ce rêve européen et voir à nouveau triompher Le Pen ?


Patrice Chéreau est metteur en scène.

par Patrice Chéreau
Par Le Flohic - Publié dans : Point de vue
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Vendredi 27 mai 2005 5 27 /05 /Mai /2005 00:00

 Les lendemains du non

 En France, la campagne du référendum a enflammé le non européen au référendum. Ses porte-parole vont jusqu’à se prétendre les seuls vrais européens. Ils oublient que sa victoire l’affaiblirait, puisqu’elle déclencherait un antagonisme radical avec le non souverainiste, villiériste et Front national. Ils ignorent les obstacles à l’élaboration d‘une Constitution meilleure.

Les convergences Fabius-Bové-communistes-trotskistes  leur donnent l’impression que le « peuple de gauche » s’est retrouvé, réveillé et marche vers la victoire. Le refus de la Constitution s‘est amplifié en un refus de l’état actuel des choses. Et la virulence accrue de ce refus s’est transformée, dans son exaltation, en nouvelle espérance. Le non apparaît comme un oui grandiose à une autre Europe, une autre économie, une autre société.

Il y a eu l’illusion du programme commun*, mais au moins il y avait un programme. Aujourd’hui, il n’y a pas de programme dans le non commun. Son espérance se construit sur le vide : il n’y a pas d’alternative profonde pour une autre économie, une autre société, une autre Europe. Le discrédit total de l’économie et de la société dites socialistes de l’URSS a créé une absence d’alternative. La grande illusion nous masque le grand vide. Certes, ce vide devrait, pourrait être comblé - j’y viens -, mais ce ne sont pas les marxistes-léninistes des diverses obédiences qui sont en mesure de le combler.

Ici apparaît, au-delà du oui et du non, la nécessité d’élaborer une économie plurielle qui comporterait le marché mais développerait commerce équitable, entreprises citoyennes, développements associatifs et mutualistes. La nécessité de rompre avec toutes les solutions uniquement quantitatives aux problèmes vitaux, dont au premier chef la solution par la croissance. De formuler une politique de civilisation au service de la  qualité de la vie. De donner à l’Europe un rôle mondial, non seulement pour éviter les guerres de civilisations et de religions, mais aussi pour l’unité dans la diversité des cultures, le dialogue et la compréhension entre les humains.

Le oui et le non sont deux paris ; mais c’est le vide du non qui donne son sens au oui, encore que celui-ci débouche sur le même vide, mais après avoir sauvegardé les chances d’une Europe politique. Une Constitution, même médiocre, même ambiguë, ne peut que renforcer le sentiment d’une identité commune et la réalisation de notre communauté de destin.

Le pari du non porte en lui non pas un « alter-européisme », qui reste malheureusement fantôme, mais la désunion entres les partisans divers et divergents, entre la France et ses partenaires européens, et il renforcerait les tendances centrifuges chauvines.

Le pari du oui évite la désunion européenne. Il a pour vertu de signifier d’abord un oui à l’institution d‘une base politique commune aux deux Europe qui tendent à diverger, et il permet de reprendre le projet initial vers des développements politiques futurs.

« Alter-Européens », mes amis, mes frères, un effort de pensée pour dissiper le mirage des lendemains du non qui chantent.

 Edgar Morin

Par Le Flohic - Publié dans : Article de presse
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Jeudi 26 mai 2005 4 26 /05 /Mai /2005 00:00
Emmanuel Todd, démographe, opposant à Maastricht en 1992, votera oui dimanche :« Le non de gauche, une danse de la pluie »

 
Emmanuel Todd est démographe à l’Institut national des études démographiques. En 1995, ses analyses sur la fracture sociale avaient nourri le programme du candidat Jacques Chirac.

Vous aviez voté non à Maastricht. Pourquoi votez-vous oui aujourd’hui ?

En 1998, dans l’Illusion économique (Le Seuil, ndlr), je disais déjà que, face à la montée des inégalités, la seule solution est le retour à ce qu’était l’Europe à ses débuts : une union douanière, avec des droits de douane au cas par cas contre les importations provenant des pays tiers. La montée en puissance de la Chine rend cette évolution inéluctable et je vais voter oui parce que, par définition, la « préférence communautaire » n’est possible que s’il existe une communauté européenne. Certes, le projet de Constitution est rempli de jargon libre-échangiste, mais les notions de commerce international harmonieux, de concurrence non faussée et, surtout, la distinction qui y est faite entre le marché intérieur et le marché extérieur ­ distinction déjà au coeur du traité de Rome ­ offrent les outils adéquats d’un protectionniste raisonnable. Le non de gauche dénonce aussi le libre-échangisme...

Oui et, au début, j’ai trouvé très positif qu’Attac découvre que le problème n’est pas simplement la circulation du capital, mais aussi celle des marchandises. Et puis, j’ai commencé à entendre des bruits bizarres sur les pays de l’Est et j’ai entrepris de regarder les 21 propositions d’Attac. J’ai trouvé des choses soit contradictoires, soit dénuées de sens : prôner la solidarité, c’est gentil, mais ce n’est pas un concept d’analyse économique. Exiger que l’on remplace la notion de « concurrence » par la « coopération », c’est en gros revenir à la Constitution yougoslave, avec un système de coopératives. Plus grave, Attac ne semble pas voir la différence entre marché intérieur et marché extérieur de l’Union, qui est pourtant le concept fondamental pour réorganiser le commerce international.

N’est-ce pas l’économie de marché qui est contestée à la question de la concurrence ?

L’expérience du socialisme au XXe siècle nous a appris que l’économie de marché et la concurrence sont des mécanismes nécessaires, qui ne deviennent invivables que lorsqu’on se prive des instruments étatiques de régulation. J’ai été l’un des premiers à faire la critique du néolibéralisme et à mettre en évidence la souffrance des milieux populaires. Mais je n’ai jamais dénoncé l’économie de marché. Tout se passe comme si le néolibéralisme avait engendré une sorte de néo-étatisme absurde, dont l’aboutissement est la fixation actuelle sur les services publics. C’est une régression intellectuelle : car les services publics sont financés par l’impôt et pour qu’il y ait un impôt efficace et qui rapporte, il faut un secteur privé prospère.

Laurent Fabius apparaît plus mesuré dans ses attaques contre la Constitution.

L’interview de Fabius dans l’Humanité procure l’étrange sensation d’avoir en face de soi un être hybride, mi-Jean-Claude Trichet, mi-Robert Hue. N’oublions pas que Fabius est un maastrichien et qu’il a assuré la mise en place de l’euro. Cela dit, à la différence d’Attac, il a le mérite... de ne rien proposer : à part une modification des coopérations renforcées, il suggère de garder le traité en excluant la partie III, qui, on le sait, continuera à s’appliquer de toute façon.

Son inquiétude sur les délocalisations vers les pays de l’Est ne rejoint-elle votre analyse sur le libre-échange ?

Non, bien au contraire. En stigmatisant l’ex-bloc soviétique, Fabius et Attac commettent une faute morale : le problème de ces pays est précisément d’avoir été privés d’une économie de marché pendant cinquante ans. Surtout, ils font une erreur stratégique, car aujourd’hui, l’enjeu du libre-échange, ce n’est pas le plombier polonais, c’est l’émergence de la Chine et de l’Inde. Fabius n’a pas de chance : au moment où il s’en prend à l’Europe de l’Est, éclate l’affaire des importations textiles, qui illustre la force de l’industrie chinoise. Dans ce dossier, les pays de l’Est sont les premiers menacés et ils sont donc les meilleurs alliés de la France. On peut même espérer dégager une majorité « protectionniste » au sein de l’Europe si l’on parvient à rallier l’Allemagne. Mais celle-ci, compte tenu de sa puissance exportatrice, n’acceptera de renoncer à son libre-échangisme traditionnel que si le marché européen s’élargit aux pays de l’Est. Se focaliser sur la concurrence polonaise est contre-productif et la chimère chevènementiste du retour au bon vieux couple franco-allemand est un non-sens économique.

La montée du non traduit-il la persistance de cette fracture sociale que vous dénonciez il y a dix ans ?

L’ultralibéralisme nourrit une anxiété sociale profonde, qui, aux Etats-Unis, s’est traduite par l’avènement du bushisme. En France, cette anxiété est encore capable de produire une véritable contestation politique. La force du non signifie que les ouvriers et les employés français ne veulent pas mourir en disant merci. C’est un signe de vitalité. Mais le peuple en révolte mérite mieux. Après avoir dénoncé les élites maastrichiennes, je vois apparaître avec effarement une élite du non dont le programme ne mène pas plus loin. Avoir un programme politique, ce n’est pas rester dans le bla-bla national-républicain : c’est s’inscrire dans l’univers réel des nations européennes, mesurer les intérêts communs ou divergents et proposer des solutions. Au lieu de quoi, le non de gauche prône un non thérapeutique, presque magique, comme une danse de la pluie. Et n’a accouché que d’une chose nouvelle : les Polonais comme boucs émissaires.

Si l’Europe est la solution, pourquoi aviez-vous voté non à Maastricht ?

A l’époque, à côté de la monnaie unique, il y avait la politique du franc fort et les taux d’intérêt à 10 %, qui mettaient le monde ouvrier en souffrance. Une victoire du non à Maastricht aurait eu un impact immédiat : le décrochage du franc et la fin de cette politique. Le non était donc en soi un programme politique. Aujourd’hui, un non au traité constitutionnel, celui-ci n’étant au fond qu’un toilettage de l’organisation politique de l’Europe, n’aurait aucun effet concret pour les classes populaires. Si ce n’est qu’entretemps, les discours d’Attac et Fabius auront contribué à désorganiser la lutte contre le libre-échange.

Par Eric AESCHIMANN et Renaud DELY

Par Le Flohic - Publié dans : Point de vue
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Jeudi 26 mai 2005 4 26 /05 /Mai /2005 00:00
Le Oui subversif d’Emmaüs et de l’abbé Pierre : après de multiples débats, les compagnons parient sur une Europe plus tolérante.
Par Pierre Fernagu, Martin Hirsch, Fabien Tuleu et Julie Vallat du mouvement Emmaüs.

 

quand on demande à une personne accueillie par Emmaüs ce qu’elle souhaite qu’on dise d’elle, souvent jaillit spontanément la même phrase : « Qu’on cesse de me désigner comme un exclu, qu’on me considère comme un citoyen, comme un acteur de la société à part entière. » Quand on nous interroge sur l’action du mouvement Emmaüs, nous avons l’habitude de dire que nous nous battons pour la reconquête de la dignité.

Et cela passe par la participation à la vie de la cité. C’est dans cet esprit que nous avons souhaité organiser des débats sur la Constitution européenne dans les communautés et les centres Emmaüs, et interroger les personnes accueillies sur l’Europe et la politique.

Alors qu’aucun institut de sondage ne vient jamais les interroger sur autre chose que « Comment en êtes-vous arrivé là ? », alors que les hommes politiques viennent rarement débattre avec eux, les considérant comme quantité négligeable lors des joutes électorales, on a assisté depuis plusieurs semaines à un formidable débat d’idées dans les communautés et les centres d’accueil. Un débat ouvert, non « prescripteur », qui prenait en compte les intérêts des personnes et leurs propres jugements. Nous n’avons pas dit aux compagnons et aux personnes vivant dans la rue ce qu’il fallait penser, quel était le bon choix et encore moins, pour ceux qui avaient la possibilité de voter, quel bulletin il fallait mettre dans l’urne. La preuve, quand on a évoqué le traité avec les administrateurs d’Emmaüs-France, c’est plutôt le non qui tenait la tête. Et l’abbé Pierre, qui a fondé le mouvement Emmaüs, n’a fait connaître publiquement son penchant pour le oui qu’une fois notre sondage réalisé. Nous avons seulement été là comme des « passeurs » entre le traité et les citoyens pour permettre à chacun de s’exprimer.

Notre démarche a été riche d’enseignements et de surprises, à l’intérieur comme à l’extérieur du mouvement Emmaüs. Les stéréotypes véhiculés sur les « exclus » ou sur les pauvres sont si forts, que l’idée même que des personnes ayant connu la précarité sociale et l’insécurité puissent avoir une opinion et avoir envie de l’exprimer, pourrait paraître incongrue. C’est pourtant ce qu’on a constaté lors de ces débats sur l’Europe. Les compagnons ont fait preuve d’une appétence particulière pour le débat démocratique. Non seulement beaucoup se sont montrés passionnés ­ le fait politique les intéresse ! ­ mais ils ont aussi exprimé quelque chose d’inattendu : un message contre la peur, un message tourné vers l’avenir. Ils ont parlé d’une Europe terre d’accueil, d’une Europe solidaire, prête à partager et à échanger ses richesses.

Les compagnons et les personnes à la rue ne se sont pas contentés de lire le texte du traité. Ils ont aussi cherché à le décrypter, à l’analyser, et même à faire des propositions pour l’améliorer. De la discussion a émergé une multitude de questions souvent absentes du « vrai débat » officiel. Par exemple, la question des liens entre l’Europe et les pays du Sud, la question du développement, le rôle de l’Europe au procès de Nuremberg, à la sortie de la guerre, ou encore celle des politiques migratoires, etc. Tous ces sujets ont été abordés avec des éclats de voix, des échanges contradictoires certes, mais toujours respectueux.

Le sondage réalisé auprès des compagnons (voir les résultats complets du sondage Sofres-Nouvel Observateur-Emmaüs sur www.emmaus-france.org) montre que, parmi les priorités exprimées, les questions de logement et d’emploi viennent juste après l’aide aux pays pauvres et la lutte contre le racisme. Les compagnons d’Emmaüs classent largement en tête la protection de l’environnement, la coopération scientifique, l’éducation... bien avant d’autres chantiers plus matériels. Et c’est très loin derrière qu’arrivent les préoccupations de pouvoir d’achat ou de lutte contre la délinquance. Ils ont aussi cherché à comprendre le point de vue des compagnons originaires des autres pays européens. Il y avait de nombreux compagnons des pays de l’Est pour insister là-dessus. On a compris que si l’on parlait de construction européenne, il fallait écouter nos « colocataires ». Le sondage exprime une approche positive de l’élargissement de l’Europe, passé ou à venir.

Tout cela se traduit par un oui plus présent que le non. Si 39 % des personnes sondées se sont abstenues sur la question du traité, ceux qui s’expriment sont 55,7 % à dire oui, et 44,3 % à dire non.

Pourtant, on peut vous le garantir, le libéralisme n’a pas le vent en poupe dans les communautés Emmaüs. On a beau y faire des affaires avec les objets récupérés, la marchandisation du monde, ce n’est pas notre tasse de thé ! On peut également vous l’affirmer, les compagnons d’Emmaüs ne sont pas des nantis. On aurait donc pu attendre un vote négatif, un « non social », de la part de gens qui ont connu des trajectoires de vie souvent difficiles. Or, on reçoit un « oui, si ». Quand on entend qu’au-dessous de 1 200 euros de revenus mensuels, les gens votent forcément contre le traité, on généralise abusivement ou... on dit ce qu’on aurait envie d’entendre.

Finalement, entre les débats et le sondage, on voit se dessiner une Europe plus tolérante, une Europe du partage et du dialogue, une Europe de l’avenir. Le oui des compagnons d’Emmaüs est tolérant et subversif. Ils nous disent qu’ils croient au militantisme, à l’engagement et à la politique. Ils disent oui à l’Europe mais souhaiteraient une autre construction européenne.

Et si l’on pouvait en tirer quelques enseignements ? Quelquefois des responsables politiques nous demandent à nous responsables associatifs : « Vous n’avez pas envie de faire de la politique ? » Nous avons tendance à répondre : « Mais si, et nous en faisons. Et vous, dont c’est le métier, cela ne vous tente pas de faire de la politique ? »

Voilà la subversion de la démarche des compagnons d’Emmaüs sur l’Europe. Et le sens de leur engagement. Vigilant et tolérant. Pour que l’Europe de demain soit plus tolérante pour les « exclus » et plus exigeante pour les « puissants ». Comme le dit René, un compagnon de Pau : « Les peuples espagnol, italien, allemand, anglais, ... partagent les mêmes craintes et les mêmes espoirs. Voilà le combat qui nous attend, sitôt le oui voté, un combat difficile, certes, mais le seul qui vaille la peine : celui de la démocratie. »

http://www.le-meilleur-du-oui.net/article.php3?id_article=76

Par Le Flohic - Publié dans : Point de vue
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Mardi 24 mai 2005 2 24 /05 /Mai /2005 00:00

 Et si on se tirait une balle dans le pied !

 

Si l’état d’esprit des français n’évolue pas…(1), le « non » au referendum du 29 Mai pourrait l’emporter. Ce geste consisterait à se tirer une balle dans le pied. On n’en meurt pas mais on en sort handicapé pour longtemps.

 Les français sont comme çà : plutôt marquer un but contre son camp plutôt que de poursuivre la partie européenne et jouer un rôle plus affirmé dans la mondialisation.  Les Français ne savent pas que les rapports de force ont changé et ils se croient encore le centre du monde. L’esprit gaulois a la vie dure. Pendant que nous jouons les fiers à bras, la recherche scientifique se fait désormais en Amérique, les entreprises se développent en Chine et les services, comme l’informatique, s’épanouissent en Inde. Et nous, que nous restera-t-il si nous stoppons l’épanouissement de l’Europe ? Les Monuments historiques ?

 Les Américains qui sont déjà très forts et nous humilient souvent ont tout à gagner au ralentissement de l’entrée d’une Europe politique et économique sur la scène internationale. Ils aimeraient engager le dialogue directement avec l’Asie et tenir pour négligeable le pôle européen. L’opinion publique française est-elle majoritairement prête à souscrire à un tel affaiblissement ? « Mieux vaut un petit chez soi qu’un grand chez les autres », me disait un élu local. Oui, à cette réserve près qu’en l’occurrence, on risque de crever chez soi à force de ne pas vouloir s’associer avec les autres pour construire un « chez soi élargi. » Cet esprit de clocher est mortifère tant au plan national qu’au plan local.

 Le nationalisme dépassé et étriqué de l’extrême droite et l’infantilisme adolescent de l’extrême gauche s’entendent pour freiner l’élan européen. Nous laisserons-nous impressionner? C’est un autre élu local qui ne manque pas de bon sens qui me disait : « L’Europe qu’on nous propose n’est peut-être pas la solution idéale, mais c’est la moins pire. »

 En effet ! Mieux vaut accepter le fait de ne pas être forcément au « top » pour affronter la nouvelle donne de la compétition mondiale dans un espace géopolitique qui a changé plutôt que de se tirer une balle dans le pied et rester à l’infirmerie en cultivant la nostalgie de nos gloires anciennes.

                                                                                     Elie Geffray

  1 : Au moment où cette chronique a été écrite, les sondages accordaient 55% au non et 45% au « oui ».

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